Un tour aux 20 heures. Témoignage :
Publié le 11 Décembre 2014
Ce weekend c'était les 20 heures de Compiègne, un enduro qui fête ses 20 ans pour le Téléthon. J'y ai participé en tant que pilote grâce à quelques potes très motivés, qui m'ont mis le pied à l'étrier (et fournit beaucoup de matériel et d'énergie pour l'organisation).
Tout d'abord: c'est quoi un enduro de 20 heures ? C'est une course d'endurance de moto tout terrain qui commence à 8h le vendredi soir et qui termine à 15h le samedi après midi. Bah oui: 20 heures, ici dans la Picardie-nord-pas-de-calais ça dure que 19 heures, à cause de la proximité avec le pôle, ça dérègle tout.
Ça se fait en équipe, en relai. L'équipe est formée d'un maximum 6 personnes, autant de motos, deux transpondeurs, un dossard. Comme seule une moto est autorisée à tourner en piste à la fois, pendant ce temps là les 5 autres se pignolent dans les stands. Pas toujours à table, mais rarement trop loin d'un verre, les 5 pilotes qui ne roulent pas concourent simultanément à un genre de marathon de bières / barbecue.
Enfin, le circuit est une longue boucle d'environ 6 kilomètres, avec des zones puissamment éclairées (puisqu'on roule de nuit), et d'autres pas du tout. Evidemment, s'agissant d'une épreuve tout terrain, la piste se compose en grande partie de prairie, d'un peu de forêt, de bosses, de franchissements et de dévers. Rapidement labourées, les prairies deviennent un champs de sillon glaiseux, qui relient des franchissements plus ou moins coopératifs. Franchissements tels qu'une montée d'une 15aines de mètres, avec une marche au milieu, ou un plongeon de quelques mètres, infranchissable à pied. Ou encore des très grosses marches de pierres, à monter, entre lesquels on peut se lancer de face mais pas jusqu'en haut sinon c'est pas drôle. C'est glissant comme de la terre humide et on peine à rester debout si on a le malheur de s'y arrêter.
Mais ça, quand tu es le dernier à passer, tu ne le sais pas encore.
Après pas mal d'aller et retour au CT, CA, défilé de moto dans Compiègne, etc, vient le moment où Jérémie prend le départ, la bave aux lèvres. Il revient 25 minutes plus tard après UN SEUL PUTAIN DE TOUR. Le mec est plus expérimenté que moi, à moto je l'ai souvent vu faire des trucs de spiderman avec le sourire, et là, lui il me dit qu'il en a chié. Et moi je pense juste que tout à l'heure, ça sera mon tour. Ambiance "maisqu'estcequejefouslà".
On s'active, on lui retire le dossard, on le passe au suivant et roule.
Très nettement plus tard, Chris boucle son tour de 45 minutes et dit, rouge, fumant, épuisé et désolé: "putain les mecs faut pas boire, c'est trop trop dur." Je ris jaune.
Même si je gamberges encore un peu plus, je me dis que je suis quand même mieux à ma place avec mes 1 an et demi d'expérience qu'Allan avec sa vieille WRF et ses 3 sorties en tout et pour tout. Le vaillant homme revient 1h45 plus tard alors qu'on se demandait si on allait quand même pas finir par envoyer des secours. Épuisé, paradoxalement ravis, mais aucune envie de repartir. Et je le comprends...
A chaque retour au stand, les superlatifs tombent: c'est épouvantablement fatiguant, ça commence à bouchonner en bas des galères, ça colle quand ça devrait rouler, ça glisse quand ça devrait coller, bref, c'est l'horreur.
Ça va être mon tour, et je fais chauffer ma moto. Moto qui est sortie de chez le concessionnaire le matin même avec un piston/segment neuf. "Faudra penser à le roder, n'est ce pas ?". Heu, pas le temps. En même temps, je suis un garçon timide: je suis comme qui dirait tout le temps en rodage... Mais là J'attends, pas trop fébrile, un peu tendu, faussement avachi, maîtrisant mon souffle pour garder mon calme... Je scrute piteusement mes coéquipiers qui attendent le retour de Mathieu, heureusement mon regard de chien qu'on va piquer est caché derrière mon masque et ne démoralise personne.
Les verres en plastiques tournent bien et c'est la grosse ambiance dans le stand. Y'a des copains de passage qui sont un peu entamés, et à chaque fois qu'un concurrent rentre dans le paddock, l'un de nos convives hurle que c'est lui ! Faut y aller ! Et mon coeur s'emballe. Mais non: les feux à Leds ne sont pas placés comme il faut, les couleurs ne vont pas et le concurrent se range sous un autre barnum. Bref, c'est pas encore mon tour. Mais soudain Mathieu revient, lache quelques commentaires rassurants sur la difficulté du circuit pendant que j'enfile le sac radio, le dossard ...
Et là mais mais mais c'est vraiment mon tour, là ! On me tape dans le dos, m'encourage et Clac ! Première, c'est parti ! Je fonce dans la voie des stands un peu trop vite au gout des autres équipages qui me font signes de me calmer. Je ralentis: "faudrait pas non plus que je me répande devant leur tente, ça ferait mauvais genre". J'ai à peine le temps de m'étonner que ma tête n'est pas encombré par des pensées parasites - Mais rien que le fait d'y penser EST une pensée parasite - que je rentre sur la piste, stoppé par un Marshall qui attend le dégagement de la ligne droite. Au temps pour mon chrono d'élite, je ferais pas le record de piste sur ce tour.
Allez on se concentre car il me fait signe et j'embraye. Je passe vaguement debout dans les premiers sillons qui défigurent la prairie en jachère. Mais je m'assois aussitôt car Mathieu m'a conseillé de rouler assis dans le plat, histoire de me préserver. Du gaz du gaz du gaz, puis un premier virage sec à droite alors que je suis lancé: je tâtonne l'adhérence: juste au frein moteur puis un peu de frein arrière, un peu de frein avant, pas de mauvaise surprise, le sol ne se dérobe pas sous mes roues. Une fois dans la sortie de virage c'est très facile de faire balancier avec la jambe intérieure pour tenir une dérive au gaz: la dérive est très légère et un peu chaotique, mais ca donne du coeur à l'ouvrage. Gaaaz !
Trois balles de pailles forment une chicane qui s'est profondément creusée, y'a la place de passer à droite hors du sillon, mais derrière ça se complique: la terre devient très sillonnée et vraiment molle alors que je débouche dans la ligne droite spéciale spectateurs. C'est très large et une bosse de super-cross m'attend au milieu de la longueur.
Je fais l'erreur de ralentir parce que ça bouge vraiment beaucoup et surtout parce qu'assis c'est intenable: les chocs arrières donnent des coups dans le guidon que je ne parviens pas à laisser vivre. Ça se barre, ça secoue et je manque de me tanker avant la bosse, pourtant pas terriblement impressionnante. C'est tellement gras ! Je peine à me relancer tellement ça glisse. Descendu de la bosse ca devient infernal: impossible d'aller droit: les ornières me déséquilibrent, les gazs me déséquilibrent: je galère en première avec une moto qui veut faire des burns en rond dès que je cherche à relancer. Et nous sommes seulement sur du plat... dans les bois, ça va être beau.
J'ai bien fait de me couvrir comme en été. Il doit faire un peu plus de 5°C mais je souffle et j'ai chaud. Mes bottes avec lesquelles je piétine autour de la moto ne pèsent pas moins d'une tonne, les cales pieds se chargent de boue et n'adhèrent plus à mes semelles. Galère !
Enfin, une épingle et la voie se rétrécit, mais l'état du sol empire. Je perds haleine et me gare le long d'une banderole, il faut que je reprenne mon souffle (et un peu d'espoir) avant de cramer toute mon énergie en forçant sur cette moto devenue inconduisible. Parfois la piste traverse des bosses en diagonale qui embarquent la roue avant, je tape du pied puis je recommence à rouler en crabe avec cette moto qui patine tout le temps: c'est horrible !
Laborieusement, je m'extirpe du large merdier pour descendre dans une petite marche à droite. Au moins il n'y a plus qu'une ornière et avec un gaz modéré la moto va droit, charge à moi de la garder équilibrée en jouant de mon poids sur les cales-pieds.
Une nouvelle marche monte, précédant un nouvelle ligne droite. Le sol durcit, les ornières fondent et enfin tout sèche un peu. Je reprends de la vitesse, les morceaux de terre pleuvent centrifugées autour et devant moi... Mes crampons réapparaissent et je retrouve de la réponse à la direction. Sauvé !!!
L'éclairage fixe a disparu, et je descends dans un dévers crayeux en foret, le visage enfin rafraîchit par un peu de vitesse. Sans mon unique phare additionnel chinois scotché au guidon, (un machin 6 leds qui te fait fondre les yeux si par malheur tu le regardes allumé) j'aurais eu encore plus de mal. Et dire que Jérémie nous avait soutenu que ça ne sert à rien... mais là je vois bien le virage-ornière et la montée encore en dévers qui suit: les bords de piste ne sont pas usés, j'y colle mes roues et me laisse remonter sans glisser, avec l'impression de rouler sur le fil du rasoir.
J'angoisse, je ne sais pas ce qui m'attend... être rentré sous le couvert des arbres m'a coupé des lumières des paddocks et isolé des autres coureurs: Je me sens très seul...
Une grosse marche montante, suivie d'une montée boueuse en virage, j'abandonne là mes angoisses pour me concentrer sur une trajectoire gagnante et sortir de la montée très content de moi: jusqu'ici ça passe, manifestement sans trop de risque de me tanker. J'enquille, je gazze, je respire. J'ai chaud, je perds à nouveau mon souffle car je m'entête à conserver mon élan coûte que coûte.
Je ne suis pas sûr du chemin, je m'arrête un instant: la banderole semble arrachée à gauche, donc je descends la marche pour partir à droite. C'était par là. l'épingle à gauche qui suit me met face à une belle montée dont je peux à peine juger de l'adhérence, malgré mon super feu chinois. A l’arrêt, je cherche ma trace des yeux quand une moto s'arrête à ma gauche: voix de fille:
- "t'y vas ou pas ?"
- "heu non pas pour l'instant. J'examine là. Enfin heu... Bref: non."
Je ne pouvais pas faire plus simple, j'ai encore dû briller .
La demoiselle (décorée de leds roses et violettes) ne me félicite pas pour mon éloquence, met du gros gaz et franchit l'obstacle comme si de rien n'était. Au temps pour moi. Ok, bon, je me décide pour une autre ornière qu'elle, à droite. Broooap, je passe la seconde, je soude alors que je suis déjà au pied de l'obstacle, mes roues s'engagent dans l'ornière, j'anticipe un changement de direction dans le dernier tiers de la montée, le régime diminue alors que la roue avant ne touche plus le sol, mais faut pas couper. La moto se lève dans le dernier mètre mais je suis passé !
Je me dis que j'ai déjà fait bien pire, de jour, et que c'est au moins du déjà vu. Mais de nuit, on ne peut juger ni la vrai pente, ni de l'adhérence, ni la profondeur réelle des ornières. J'ai donc toutes les raisons d'être content d'avoir franchi du premier coup, surtout après les récits apocalyptiques qui ont égrainé ma soirée d'attente.
Allez, du nerf, faut pas mollir ! Je franchis quelques bosses, je me retrouve dans une voie basse longeant une voie plus haute, je ne sais pas si c'est le mieux mais ça passe et la boue vole. Encore une descente, un dévers que je prends encore par en haut, dans les zones vierges, m'amène à une zone éclairée: le pierrier ! Je m'arrête en haut de mon dévers, dans l'axe et assez loin pour une prise d'élan: il va falloir faire confiance aux suspensions. En plus, il y a des spectateurs... Quant à moi je suis toujours seul en piste et je m'accorde à nouveau le temps d'examiner le pierrier: au milieu des pierres, il doit bien y avoir une astuce pour passer d'un coup, même en force.
Heureusement, magie de l'ambiance enduro, ici les spectateurs sont actifs: très vite, plusieurs personnes me montrent la trajectoire à prendre en la pointant du doigt depuis le bord de piste. Puis l'une d'entre elle sort du groupe, franchis la banderole et se place en haut du pierrier, me signalant une trace qui grimpe droit dans les trois premières marches, rebondit sur la dernière pour s'en dégager par la gauche. Certes. Ça va pas être simple.
Allez j'envoie: première seconde, je rentre bien dans la trace, avale une marche et place mes pieds sur les marches exactement comme j'avais prévu, la roue arrière calée sur la troisième marche. Aussitôt deux spectateurs se précipitent, empoignent la fourche et tirent comme des forcenés. je crie: "Attend attend, je me déplace!" et soulage la moto de mon noble postérieur, passant les jambes à droite. J'embraye et je pousse avec eux: hop, la dernière marche passe tranquillement, bien secondé comme je l'étais. Yes !
Je dégage du haut du pierrier et mes feux révèlent une grosse trouée entre les taillis, derrière laquelle la piste disparaît: c'est une descente de quelques mètres à 200% de pente. Je suis à l'aise dans les pentes. je descends en souplesse, content d'enfin faire un truc maîtrisé. Ça tombe bien parce que la pente suivante fait dans les 400% (4 mètres de haut pour un mètre en avant). Avec des ornières qui tournent brusquement dans la zone de réception. "Ne pas penser"! Je me lance debout et débrayé, le cul en arrière: faut rien toucher et ça passe. La vache, la réception après la quasi chute est surprenante, mais je suis toujours debout. (j'apprendrais plus tard que les top-pilotes SAUTENT de là haut et atterrissent directement dans la pente douce en dévers une dizaine de mètres plus loin).
Gaz ! A nouveau de la prairie grasse. Traverser une piste, surfer debout sur des bosses... J'envoie comme je peux, toujours fébrile de ne pas me laisser embarquer par une ornière traîtresse, ni de laisser mes crampons embarquer de la glaise. Je rentre encore dans un single forestier, ne sachant pas trop où j'en suis de mon tour: j'ai déjà passé pas mal d'obstacle et j'ai l'impression qu'il ne devrait plus y avoir trop de surprise. Un arbre traverse devant moi sans regarder, heureusement sans non plus me toucher, mais j'ai eu peur.
Sortie des bois, des grilles en fer bordent la piste, une plaque d'égout apparaît sous la boue, j'aborde une nouvelle prairie dégagée de toute végétation, alors que les lumières du paddock forment une bulle à l'horizon. Soulagement: ça doit vouloir dire que je suis en train de finir ! Je donne ce que je peux dans la prairie, mais je me fais passer par des extraterrestres, avec des bruits de moteurs poussés à fond et des projections de terre loin vers les cieux. Comment font ils pour rester vivants alors que leur moto tabasse dans tous les sens ? J'essaye de ne pas perdre trop de terrain, je passe où ils passent mais je me traîne tellement fort qu'ils disparaissent en un virage.
La fatigue se fait sentir, les prises d'épingles à l'intérieur dans les ornières me baladent: je sous-vire tout le temps, et rappelle trop fréquemment la moto d'un coup de pied au sol. Parfois, je commence à sentir qu'il est naturel de s'asseoir très en avant et jambe tendue pour passer en appuie dans l'ornière, mais je gère mal les gazs, ce qui me projette dans tous les sens, me sort des ornières et me crispe horriblement au guidon. Je m'essouffle pour un rien, je n'ai plus de réserve. J'étais bien fanfaron quand je me demandais si j'oserais enchaîner un tour de plus.
SORTIE !!! C'est la sortie vers les stands ! Sans hésitation, je traverse la large piste et m'engage derrière la grille: les premiers stands sont à deux mètres du bord, et leurs spectateurs me regardent passer sans m'admirer: je ne suis pas fier, je peine à rouler debout, et je n'arrive pas vraiment à croire que c'est terminé. Mon stand non plus n'y croit pas: ils sont en grande discussion dos tourné et il faut plusieurs secondes pour qu'ils admettent que je ne suis pas un pilote égaré: c'est moi, je suis rentré, oui j'en suis sorti vivant et en 23 minutes ! J'ai le record très provisoire du tour de nuit de l'équipe, et je suis surexcité: le retour au paddock tranche avec la solitude sur la piste et l'ambiance m'apparaît brusquement comme absolument énorme. On m'aide, on me félicite, plusieurs n'en reviennent pas que j'en sois sorti si vite. Super fier je souris à me décrocher la mâchoire, et commente à chaud ma perception des obstacles que tout le monde a passé plus tôt. Je crève de chaud, mes vêtements fument mais je savoure ce moment.
Une bouteille d'eau à la main, quelques minutes plus tard je me rends compte que j'ai vraiment adoré, j'avais un peu la trouille, mais j'ai terminé mon premier tour des 20h de Compiègne, je m'en suis carrément bien sorti.
/image%2F0048624%2F201207%2Fob_8025a1a33433f62ddff2010b647ee5ae_44671517.gif)